Être là

lundi 30 décembre 2013, par G. Peyrache

Âgée de 83 ans, sœur Marie-Bernadette, religieuse de Sainte-Croix, a choisi de vivre à la maison de retraite de Beaulieu, au milieu des autres pensionnaires, pour "être là". Elle nous parle de sa vie et de ce choix particulier.

Sœur Marie-Bernadette, bonjour. Parlons d’abord un peu de votre enfance.
Mes parents étaient originaires de Laussonne, mais je suis née dans la région parisienne et j’y suis restée jusqu’à 12 ans. Nous étions trois enfants et j’étais au milieu d’un frère et d’une sœur. Je vivais heureuse. Ma famille était traditionnellement chrétienne. Nous allions à la messe le dimanche, et à la maison le prêtre était respecté ! Le soir après le souper, nous faisions la prière en famille, à genoux sur les chaises. Avec ma sœur, nous étions insouciantes et nous nous amusions des traces que cela laissait sur nos genoux !

Comment viviez-vous cette foi en dehors de votre famille ?
Je participais au patronage avec les religieuses de Saint-Vincent-de-Paul, et j’allais aussi à la Croisade eucharistique. La devise du mouvement était « Prie, communie, sacrifie-toi et sois apôtre ». Nous avions un bulletin où nous devions marquer les communions de la semaine, les sacrifices que nous avions faits… J’ai été « croisée » pendant des années, et je me sentais vraiment apôtre. On m’avait confié une équipe pour laquelle il fallait choisir un patron d’équipe, une devise… Je prenais cela très au sérieux. J’avais le désir de bien suivre, de bien faire ce qu’il fallait, et je voulais que les autres connaissent Jésus. Ma meilleure copine n’était pas baptisée, j’avais vraiment envie de lui communiquer ma foi. Plus tard, elle a reçu le baptême : pour moi c’était être apôtre !

Et puis la guerre est arrivée. Les choses ont changé pour vous ?
En 1939, la guerre a commencé et la situation dans la région parisienne est devenue difficile. En 1940 nous nous sommes réfugiés en Normandie avec maman, dans l’Orne, pendant deux ans. Là il y avait des dames en civil qui s’occupaient de nous, mais je ne sais pas si elles étaient religieuses. Au bout de deux ans, maman a décidé de revenir sur Paris. La vie était dure. Nous avons déménagé deux fois. Mais je ne nous rendais pas compte de ce qui se passait. J’avais une amie, Suzanne, qui était juive. Elle portait l’étoile jaune. Un jour, elle n’est plus venue : on n’a pas su pourquoi. Ce n’est que plus tard que j’ai réalisé. C’est dans ce contexte que j’ai fait ma communion solennelle à Saint-Ouen en 1942.

Que s’est-il passé ensuite ?
En 1943, les bombardements et les alertes devenaient de plus en plus fréquents. Mes parents ont pris la décision de revenir à Laussonne : dans un premier temps, maman avec nous trois. Papa est resté car il venait de retrouver du travail. Nous avions beaucoup prié sainte Thérèse. Elle comptait beaucoup dans la famille, depuis que, petite, j’avais été guérie d’une grave maladie par son intercession.

Puis papa nous a rejoints à Laussonne avec les meubles. Il avait trouvé du travail adapté à sa situation chez Boissy : il souffrait d’une jambe suite à des éclats d’obus à la guerre de 14. Nous avons démarré une nouvelle vie. Au départ, je n’avais pas envisagé que je ne reviendrai jamais à Paris. Nous sommes parties très vite, sans même terminer l’année scolaire.

Vous vous êtes bien habituée à cette nouvelle vie ?
Finalement oui ! Le premier été je gardais les vaches, les autres années, je gardais des enfants chez des cousins. Par la suite, maman aussi travaillait chez Boissy. Je suis allée en classe à Laussonne pour le certificat d’études, puis je suis allée au collège Saint-Régis, au Puy. Nous étions bien entourées. J’ai intégré les cadettes du Christ, suite de la Croisade, et surtout la JEC. Notre vie spirituelle était très entretenue, avec beaucoup de propositions. On pouvait réfléchir sur sa vie. La question de la vocation était abordée. À ce moment là, je me disais : « La vocation, pourquoi pas ? », mais j’y pensais sans y penser ! Je voulais plutôt me marier et avoir des enfants. J’étais comme toutes les filles.

Finalement, vote vocation ?
Après le brevet, j’ai fait une année supplémentaire de dactylo à Saint-Régis. Cette année-là, j’ai senti le besoin de prendre du recul pour ne pas m’engager davantage dans une voie qui n’était peut-être pas pour moi. J’ai alors participé à un camp jeciste à Lourdes. Là, j’ai eu la grâce de découvrir ce que le Seigneur voulait pour moi. C’est devant la Vierge couronnée, sur l’esplanade, que j’ai été saisie. Au retour, l’année se terminait, il fallait trouver du travail. J’avais une proposition… Et là j’ai su avec assurance que je voulais devenir religieuse. C’était une grande joie de le savoir avec certitude. Ce moment est resté inscrit en moi !

Qu’avez-vous fait, alors ?
J’en ai tout de suite parlé à la directrice, puis à mes parents qui m’ont vraiment laissée libre. J’ai agi comme je l’avais décidé. Je voulais être religieuse pour être apôtre, aider les jeunes dans leur vie spirituelle. J’ai hésité entre Sainte-Croix ou Saint-Vincent-de-Paul. J’ai finalement choisi Sainte-Croix et suis entrée au postulat en 1948, avenue Foch au Puy. En 1950, j’ai fait profession religieuse et j’ai repris des études en vue de passer le Bac pour pouvoir enseigner. J’ai d’abord été nommée au cours complémentaire de Landos, pendant quatre ans, puis on m’a demandé de venir à Saint-Régis où je suis restée jusqu’en 1982 ! Suivant les années et les besoins il fallait enseigner : algèbre, géométrie, orthographe, histoire… Cela représentait beaucoup de préparation. Petit à petit, c’est devenu un peu plus spécialisé, et je faisais plus particulièrement du français et du dessin. Je continuais à m’occuper des équipes JEC, et plus tard je me suis intéressée au MEJ, qui était la suite de la Croisade eucharistique. J’assurais le catéchisme en troisième. Il y en avait souvent à cette époque : on passait même des examens de catéchisme ! Avec le temps, c’est devenu plus difficile. Avec le temps, c’est devenu très difficile d’intéresser les jeunes.

Vous êtes restée professeur jusqu’à l’âge de la retraite ?
Non. En 1983 il n’y avait plus personne pour assurer la direction de la maison de retraite à Laussonne, une maison tenue par la congrégation. J’ai accepté d’y aller ! C’était un grand changement pour moi, mais finalement je m’y suis bien faite. J’aimais bien "mes personnes âgées". Je cherchais toujours à améliorer leur vie. Avec sœur Denise, nous avons mis en place un "cantou" dans une maison proche du foyer. C’était un lieu de vie adapté pour les aider à retrouver leur milieu de vie d’autrefois. Je suis restée à Laussonne jusqu’en 1992. J’avais l’âge de la retraite, il fallait laisser la place aux plus jeunes. Je suis revenue au Puy, à Saint-Régis.

Qu’y faisiez-vous alors ?
J’ai repris le caté, et le MEJ à l’occasion des trente ans du mouvement où je fus invitée sans m’y attendre. J’ai pris des équipes Feux Nouveaux (FeNou) jusqu’en 1998. Alors on m’a demandé d’aller à l’école du Val-Vert pour maintenir une petite communauté de sœurs. j’ai accepté de quitter Saint-Régis. Là, j’ai continué catéchisme et Mej jusqu’en 2000. Je suis retournée à Saint-Régis où les sœurs continuaient d’être présentes vis-à-vis de l’école. Mais en 2010, nous quittons définitivement Saint-Régis. Grand déménagement ! Et je rejoins la communauté de Saint-Germain-Laprade. C’est là, en 2012 que la démarche de Diaconia lancée par l’Église, m’a interpellée. J’en ai parlé avec les sœurs de ma communauté, et j’ai compris que j’avais encore des choses à donner. C’est de là que m’est venue l’idée de partager la vie des personnes âgées dans une maison de retraite, pour être au service, pour être là tout simplement.

Voila pourquoi vous êtes venue vivre à Beaulieu ?
Oui. Ça fait un an que je suis là et je suis bien. Pour les résidents, je suis "la sœur". J’essaye d’être proche de ceux qui en ont besoin, de participer avec eux aux diverses animations tout en gardant ma vie de prière en lien avec la communauté des religieuses de Beaulieu.

Finalement, qu’est-ce qui a été important pour vous tout au long de ces années ?
Rester toujours attentive aux appels du Seigneur. Je peux remercier le Seigneur de m’avoir toujours aidée. Ce qui m’a portée dans la vie, c’est de découvrir toujours plus l’amour du Seigneur pour nous… amour qui nous envoie vers les autres.




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