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Homélie du Cardinal Vingt-Trois

lundi 16 août 2010

Homélie du cardinal André Vingt-Trois, Archevêque de Paris et président de la Conférence des évêques de France, le 15 août 2010 au Puy-en-Velay.

Frères et Soeurs,

Depuis des siècles en bien des lieux du monde, les chrétiens se réunissent pour célébrer la Vierge Marie. En France, depuis près de quatre siècles cet hommage rendu à Notre-Dame est particulièrement populaire et fervent pour la fête de l’Assomption qui a vu des générations de nos ancêtres confier notre pays, leur propre sécurité personnelle et l’avenir des leurs et de leurs descendants à l’intercession de la Vierge glorieuse. Il convient de nous arrêter quelques instants sur cette ferveur populaire telle que nous la vivons aujourd’hui en cette belle ville du Puy et telle qu’elle est vécue en tant d’autres hauts lieux spirituels de notre pays. Nous ne pouvons les citer tous, mais aujourd’hui comment ne pas évoquer Lourdes, et permettez à l’archevêque de Paris d’y ajouter sa cathédrale Notre-Dame de Paris et la chapelle de la Médaille Miraculeuse de la rue du Bac, universellement connues.

Quelle force et quel appel ont poussé tant de chrétiens à prendre les chemins des grands pèlerinages et à faire procession pour les fêtes de la Vierge Marie ? Quelle espérance les a jetés sur les routes de nos sanctuaires et sur les places de nos villes et nos villages ? Quelle espérance nous a conduits aujourd’hui au Puy en Velay pour le 150e anniversaire de la bénédiction de la magnifique statue de Notre-Dame de France ? Pour éclairer notre démarche de ce jour et la joie qui saisit l’Église en cette fête de l’Assomption, nous devons méditer ce que les Écritures nous ont apporté à son sujet.

La vision du Livre de l’Apocalypse dont nous venons d’entendre la lecture nous donne un début de réponse. La femme couronnée d’étoiles est désignée par le voyant de l’Apocalypse comme celle qui enfante le Messie : « l’enfant mâle, celui qui sera le berger de toutes les nations. » Cette vision de la mère du Messie renvoie en premier lieu à Sion, mais la tradition patristique et liturgique a aussi identifié en cette femme la Vierge Marie, mère du Sauveur. Dans le drame qui se joue entre la femme qui enfante et le dragon, symbole de Satan et de l’esprit du mal, c’est le salut de l’humanité qui est figuré et la victoire de Dieu qui « enlève l’enfant auprès de son trône. » Dans la période troublée que connut l’Église naissante, cette victoire était l’annonce de sa propre victoire puisque, comme la Femme, elle s’enfuit au désert où Dieu lui avait préparé une place.

Si bien que cette vision devient comme une prophétie de la victoire de la foi sur les forces du mal. Une vision d’espérance et de force : « Voici maintenant le salut, la puissance et la royauté de notre Dieu et le pouvoir de son Christ ! » L’apparition de cette Femme mystérieuse est un signal d’espérance donné à l’humanité. L’avenir des hommes n’est pas voué à la fatalité et aux forces du mal. Il y a une espérance de vie et de bonheur, même si cette espérance nous est donnée en notre temps sous la forme d’une vision. Mais n’est-ce pas à juste titre que l’on prend souvent les hommes d’espérance pour des visionnaires ou des utopistes ? Leurs rêves de bonheur paraissent si loin de la réalité immédiate des contraintes et des malheurs qui frappent l’humanité !

Au long des siècles écoulés, du moins dans notre pays et dans l’Europe occidentale, l’ingéniosité humaine et les capacités de développement économique ont permis de surmonter un certain nombre de fléaux dont l’humanité était affligée. Que ce soit dans le domaine de la nutrition, dans le domaine des soins, dans le domaine de la culture et même dans le domaine du gouvernement des sociétés et de la paix, il y a eu et il y a encore des progrès sensibles et réels. Mais cette incontestable progression rend d’autant plus troublant le fait que, malgré l’amélioration des conditions de vie, l’insatisfaction demeure et, même d’une certaine façon s’accroît. Comment pouvons-nous interpréter cette concomitance d’un « mieux-vivre » et du « malaise de vivre » ? N’est-elle pas le signe que les formes de salut dont nous bénéficions sont peut-être authentiques et appréciables, mais qu’elles laissent de côté la question fondamentale du sens de la vie et de la plénitude du bonheur ? N’est-ce pas le signe que l’on a trop souvent et trop facilement confondu les conditions de vie avec le sens de la vie ?

Ce que nous enseigne la vision de l’Apocalypse, c’est que l’enjeu de la vie humaine n’est pas simplement la nourriture, la paix, la sécurité, la santé et le bien-être, mais que l’enjeu c’est la vie elle-même et sa confrontation à la maladie et à la mort. Aujourd’hui, de la plupart des maladies, on peut guérir, -ou du moins soulager la souffrance-. Mais de la mort on n’en guérit pas, c’est notre chemin à tous, c’est notre commune épreuve. La victoire du Christ sur la mort est le seul salut qui nous intéresse vraiment, car c’est le seul qui affronte l’épreuve irrémédiable. Et le chemin pour participer à cette victoire du Christ sur la mort il n’y en a pas deux, il n’y en a qu’un : c’est la foi au Ressuscité. Tous les signes que Jésus a donnés par ses miracles n’ont pas d’autre finalité que de susciter et développer la foi.

Frères et sœurs, vous qui êtes venus si nombreux célébrer l’Assomption de Notre- Dame au Puy en cet anniversaire, rendez grâces à Dieu pour la foi qui vous a conduits ici. Même si vous la sentez faible, vacillante ou incertaine, appuyez-vous sur elle pour confier à Dieu, par l’intercession de Notre-Dame, les misères qui vous affligent et qui affligent ceux que vous représentez ici ; vos misères physiques, vos misères psychologiques, vos misères morales, mais par-dessus tout votre misère spirituelle. Regardez autour de vous la foule qui vous entoure et qui devient un signe de la foi vécue en ce jour. Regardez les visages apaisés de ceux qui ont accueilli la grâce du pardon et de la communion. Regardez la joie de cette part de l’Église réunie ici ce matin. Avec Élisabeth nous aussi nous pouvons dire : « Comment ai je ce bonheur que la mère de mon Seigneur vienne jusqu’à moi ?... Heureuse celle qui a cru à l’accomplissement des paroles qui lui firent dites de la part du Seigneur. »

Mais cette joie de la foi que nous devons savourer n’est pas la simple exaltation d’un moment exceptionnel, un « temps fort » comme nous aimons à le dire. Elle est en même temps l’aboutissement de nos espérances et le point de départ d’une nouvelle manière de vivre. En effet, à quoi bon éprouver la question cruciale du sens de la vie si cette expérience ne se concrétise pas dans une décision pour organiser notre vie en fonction de ce sens, à l’orienter sur les chemins où le Christ veut entraîner ses disciples ? Nous ne sommes pas venus seulement nous réjouir de la victoire du Christ sur la mort, nous sommes venus nous associer au dynamisme propre de cette victoire, à l’amour pour les hommes que Dieu a manifesté en son Fils livré pour le salut des hommes.

Alors, Frères et Soeurs, il nous faut nous interroger sur la manière dont notre foi au Christ peut transformer notre vie, la rendre plus belle et plus fructueuse. Notre communion dans l’amour du Christ nous appelle et nous incite à chercher comment réorienter sans cesse notre vie selon l’amour, l’amour de Dieu et l’amour de nos frères. Comment être chrétien aujourd’hui en France en 2010 ? Permettez-moi de vous suggérer quelques questions pour éclairer votre réponse à cette question.

Dans notre vie personnelle, qu’est-ce qui compte le plus ? Pourquoi sommes-nous réellement prêts à des sacrifices ou à des combats ? Comment situer l’argent, la sécurité financière et les droits sociaux par rapport aux impératifs du service, de la solidarité et du partage ? Comment s’exprime notre foi chrétienne, quelle est la place de la prière personnelle, de la participation à l’Eucharistie dominicale et à la vie de notre Eglise ?

Dans notre vie familiale, comment assumons-nous les engagements que nous prenons ; les engagements conjugaux et les engagements parentaux ? Comment notre fidélité nourrit-elle la confiance dans la parole donnée. Sans cette confiance, il n’y a plus de société civilisée possible. Il ne peut rester qu’une société procédurière marquée par l’inflation des lois et des poursuites. Comment les jeunes de nos familles pourraient-ils envisager sereinement leur avenir s’il n’y a plus d’engagements qui tiennent ?

Dans notre vie sociale, pouvons-nous prendre notre parti de l’écart croissant entre les citoyens qui jouissent de la sécurité des droits sociaux et ceux qui sont lentement marginalisés et poussés à l’exclusion ? De quel prix payons-nous nos sécurités ? Ou plutôt à qui les faisons-nous payer ? Comment supporter que le débat politique se dévalue dans une surenchère d’invectives sur les questions les plus graves ? Comment accepter que nos médias se laissent enfermer dans cette logique du spectacle, quand ce n’est pas du cirque, alors que de grandes questions s’imposent à l’humanité entière ? L’avenir de l’humanité de se réduit ni au Mondial de foot, ni au Tour de France, ni à l’exposition complaisante des déchirements provoqués par l’argent et les séductions qu’il entraîne. Pourquoi si peu d’informations sur les morts du Pakistan, la famine du Niger qui touche plusieurs millions d’habitants, et tant de conflits armés dans le monde ? Pourquoi si peu d’informations sur les jeunes volontaires qui partent pendant plusieurs années mettre leurs capacités au service des pays en voie de développement ? Pourquoi ne rien dire des milliers d’immigrés, étrangers ou français, grâce auxquels les tâches les plus ingrates de notre société sont assumées ?

Si je vous propose ces quelques questions, ce n’est pas pour assombrir notre fête, au contraire. C’est pour élargir l’horizon de nos esprits et de nos cœurs aux dimensions, sans mesure, de l’amour de Dieu. Ne nous l pas prendre dans le piège des tourbillons médiatiques qui se développent sur eux-mêmes et deviennent une sorte de réalité virtuelle f Ne nous laissons pas enfermer dans une société pharisienne oû les procureurs se multiplient à l’envi Ne nous laissons pas glisser doucement dans les délires d’une surenchère de violence verbale ou physique. Laissons l’amour de Dieu dilater nos coeurs aux dimensions de l’humanité. Apprenons du Christ à nous faire le prochain de l’homme qui voit sa vie se perdre au bord des chemins de l’histoire et faisons-nous proches de lui plutôt que de vouloir l’éloigner et le séparer de nous-mêmes et de notre société.

Une société fraternelle et responsable est possible si chacun de nous est résolu à aimer davantage et à se donner tout entier par amour comme la Vierge Marie nous en a donné l’exemple. Que Notre-Dame entende aujourd’hui nos prières, qu’elle en soit porteuse devant Dieu et qu’elle intercède pour nous

Notre-Dame de France priez pour nous
Notre-Dame du Puy priez pour nous

+ André, cardinal VINGT-TROIS Archevêque de Paris



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