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QU’EST-CE QU’UN ETRE HUMAIN ? par Serge Monnier

Rencontre diocésaine sur les questions de bioéthique

mardi 5 juin 2018, par AG

Rencontre diocésaine sur les questions de bioéthique Maison diocésaine La Providence, samedi 26 mai 2018.

QU’EST-CE QU’UN ÊTRE HUMAIN ?

par Serge Monnier

La philosophie n’est pas avare de réponses.

A la question « qu’est-ce qu’un être humain ? » les philosophes apportent de nombreuses réponses. Pour Aristote l’homme est à la fois, et de manière indissociable, un « animal politique » et un « animal raisonnable », c’est-à-dire un être vivant fait pour vivre dans une cité, et un être vivant doté du Logos, mot grec qui signifie à la fois la parole et la raison. Dans le prolongement de la pensée d’Aristote et de Saint Thomas d’Aquin Jacques Maritain définit l’homme comme « un animal qui se nourrit de transcendantaux : l’être, l’un, le vrai, le bien, le beau ». Pour sa part Descartes insistait surtout sur le Moi comme sujet pensant, c’est-à-dire conscient d’exister. Rousseau soulignait la place de la conscience morale, cet « instinct divin », avec deux « sentiments innés de justice et de vertu », l’amour de soi et la pitié. Selon Emmanuel Kant, l’être humain est une personne, qui n’a pas de prix mais une dignité, avec pour fondement son humanité comme aptitude à la moralité. Selon Karl Marx l’homme est avant tout un être vivant capable de produire par le travail ses moyens de subsistance. Et Emmanuel Lévinas voit dans l’homme l’être vivant qui se sent responsable d’autrui au point de pouvoir se sacrifier pour lui. Et bien d’autres références pourraient être évoquées. Toutes ces définitions sont différentes, même si elles peuvent aussi se rejoindre et même se présupposer les unes les autres. Chacune de ces potentialités attribuées à l’être humain (la sociabilité, la raison, le langage, la recherche de la vérité et de la justice, la conscience de soi, la conscience morale, le travail, la responsabilité pour autrui et les sens du sacrifice...), oui, chacune de ces potentialités mériterait d’être analysée, explicitée, commentée.

L’être vivant et la « morphogenèse autonome ».

Mais il est à la fois plus simple et nécessaire de commencer par le commencement : un être humain est un être vivant. Or si chaque être vivant est orné selon son espèce d’un bouquet de potentialités, celles-ci ont pour caractéristique première de venir de l’individu vivant lui-même. Il s’agit là d’une caractéristique essentielle de l’être vivant selon Jacques Monod, dans son ouvrage Le hasard et la nécessité (1970). A supposer que l’on veuille constituer un logiciel pour qu’une sonde puisse détecter la présence d’êtres vivants sur une planète quelconque, le prix Nobel de médecine retient les trois critères suivants qui permettent d’écarter l’ambiguïté : l’invariance reproductive, la téléonomie, c’est-à-dire que le tout est composé de parties à la fois hétérogènes et complémentaires agencées pour remplir une fonction, et enfin, et surtout la morphogenèse autonome. Dès sa conception l’individu vivant dont le plan est entièrement écrit dans les séquences d’ADN, se construit lui-même : à partir des informations contenues microscopiquement dans le noyau de la première cellule, l’individu vivant se donne à lui-même la forme macroscopique qui lui permettra d’effectuer les opérations du vivant, autrement dit d’actualiser les potentialités inscrites en lui en raison du message génétique de son espèce : l’oiseau pourra voler et construire son nid, le poisson pourra nager et frayer dans les profondeurs, l’araignée pourra tisser sa toile et se gaver de moucherons... Mais aucun de ces êtres vivants n’aura commencé par être un « vivant potentiel ». Si un mâle et une femelle s’accouplent, il est possible, c’est une éventualité, que survienne un nouvel individu vivant ; mais il n’y a pas encore de « vivant potentiel » ; par contre dès que la fécondation a lieu, dès que la première cellule est conçue, avec son message génétique complet, ce qui existe n’est pas un « être vivant potentiel », mais un être vivant réel, qui a des potentialités, la première de ces potentialités mise en œuvre par l’individu vivant, c’est précisément la « morphogenèse autonome », il se construit lui-même, il se donne à lui-même les tissus, les membres et les organes grâce auxquels il pourra effectuer toutes sortes d’opérations. Mais pour pouvoir effectuer cette autoconstruction, il faut que cet être vivant soit bien un être réel, puisque nul n’agit qu’en fonction de ce qu’il est et à la condition d’exister effectivement. Les Anciens disaient : « operari sequitur esse », c’est-à-dire « l’agir découle de l’être ». L’être vivant ne commence donc pas par être « potentiellement » ce qu’il est, à savoir un individu de telle espèce, mais il est « réellement » dès le commencement un vivant de cette espèce, sinon il ne pourrait pas s’autoconstruire, comme le prouve la morphogenèse autonome.

Cette vérité élémentaire vaut pour tout être vivant, et aussi pour cet être vivant qu’est l’être humain. Dès sa conception l’être humain a des potentialités qui s’actualiseront progressivement : grâce aux poumons qu’il se forme il pourra respirer, grâce à l’estomac, il pourra digérer, grâce aux jambes il pourra apprendre à marcher et marcher effectivement un jour, grâce aux organes de la phonation et au système nerveux central il pourra apprendre à parler, et parler effectivement, etc. Or tout cela ne serait pas possible si dès sa conception l’être humain n’était pas, bien plus qu’un être humain potentiel, un être humain réel ayant et se donnant des potentialités humaines.

L’embryon est-il un « être humain potentiel » ?

Il arrive que le débat s’enflamme à propos du statut de l’embryon : est-ce ou non un être humain ? Lors des précédents Etats généraux de la bioéthique, en 2011, certains se sont réjouis qu’aucune réponse officielle ne soit apportée, car si, par malheur selon eux, la réponse avait été affirmative, cela aurait conduit à remettre en question l’avortement, ce que des parlementaires en séance appelaient « un droit sacré » et qu’ils voudraient même voir inscrit en bonne place dans la Constitution. Pour montrer leur bonne volonté et leur souci de faire tout de même respecter l’embryon humain, en 1984 les membres du « Comité Consultatif National d’Éthique », ont inventé une notion nouvelle, ce serait une « personne humaine potentielle » ; et voici cette réalité purement « potentielle » entièrement soumise aux aléas du « projet parental ». Aussi longtemps qu’il y a un projet parental, cet être « potentiel » doit être respecté, il est interdit d’en faire n’importe quoi ; pourtant si le projet parental n’est pas au rendez-vous ou disparaît, alors il n’est pas interdit de le supprimer purement et simplement... Voici la volonté individuelle érigée en fondement absolu de la valeur d’un être... N’était-ce pas la tentation fondamentale dès les origines : « Vous serez comme des dieux ! » [Genèse 3,5] ?

Mais l’utilisation de l’expression « personne humaine potentielle », qui n’est pourtant qu’un faible rempart pour protéger l’être humain qu’est l’embryon, entraîne la colère de ceux et celles qui estiment que c’est encore lui faire trop d’honneur. Ainsi en 1995, Élisabeth Badinter déclarait dans Libération (21 juillet 1995) : « il me semble totalement irrationnel de vouloir donner un statut à l’embryon, qui est un agrégat de cellules », « je récuse totalement l’idée de « personne potentielle » pour l’embryon », et pour mieux attester la rationalité de sa position personnelle, elle tapait même du poing sur la table : « Non, on n’est pas une personne avant de naître, bon sang de bois ». Elle tirait aussi la conséquence logique de son coup de sang : « Je ne vois pas de limite à mettre au droit à l’avortement ». Le mois dernier Élisabeth Badinter récidivait dans Le Monde (13 avril 2018) en s’emportant contre « la sainte alliance des réactionnaires » pour qui « un embryon serait un humain en puissance ». Il ne suffit pas de répéter une erreur, même en s’emportant, pour que celle-ci devienne vérité. Ce qui est vrai, par contre, c’est que l’embryon n’est pas un être humain potentiel, mais bien un être humain réel, un être vivant bien réel et appartenant pleinement à son espèce, puisque sur ce point essentiel il n’y a pas de plus et de moins, alors que l’actualisation des potentialités peut être inégale. L’appartenance bien réelle à une espèce ne dépend ni de la qualité de l’apparence ni du niveau des performances ; un individu humain peut être plus ou moins grand, fort, habile, intelligent, volontaire, mais depuis sa conception il est réellement un être humain et il le restera jusqu’à son dernier souffle.

L’allégorie du mandarin chinois.

Dès sa conception l’embryon est un être humain réel qui s’est mis en marche pour venir nous rejoindre, et nous savons pertinemment, sans l’ombre d’un doute, que si nous n’intervenons pas nous aurons à l’accueillir bientôt comme l’un des nôtres. Avons-nous le droit d’entraver sa marche et d’intervenir pour qu’il n’arrive jamais ? Pour répondre clairement à cette question éthique fondamentale, nous pouvons nous référer à une page célèbre de Châteaubriand dans le Génie du christianisme (1802 – Ière partie, livre VI, ch.2) : « [...] Chaque homme a au milieu du cœur un tribunal où il commence par se juger soi-même, en attendant que l’Arbitre souverain confirme la sentence... O conscience ! Ne serais-tu qu’un fantôme de l’imagination, ou la peur des châtiments des hommes ? Je m’interroge ; je me fais cette question : « Si tu pouvais par un seul désir, tuer un homme à la Chine, et hériter de sa fortune en Europe, avec la conviction surnaturelle qu’on n’en saurait jamais rien, consentirais-tu à former ce désir ? » J’ai beau m’exagérer mon indigence ; j’ai beau vouloir atténuer cet homicide, en supposant que, par mon souhait, le Chinois meurt tout à coup sans douleur, qu’il n’a point d’héritier, que même à sa mort ses biens seront perdus pour L’État ; j’ai beau me figurer cet étranger comme accablé de maladies et de chagrins ; j’ai beau me dire que la mort est un bien pour lui, qu’il l’appelle lui-même, qu’il n’a plus qu’un instant à vivre : malgré mes vains subterfuges, j’entends au fond de mon cœur une voix qui crie si fortement contre la seule pensée d’une telle supposition, que je ne puis douter un instant de la réalité de la conscience ». Fin de citation. Cette belle page de notre littérature peut nous suggérer une sorte d’allégorie inspirée par le souvenir de la figure du blanchisseur chinois qui apparaît si souvent dans les aventures de Lucky Luke. Imaginons ce Chinois de petite taille, installé comme blanchisseur dans l’une de ces nouvelles villes du far-west dans lesquelles Lucky Luke traque les Dalton ; il vit tranquillement de son petit commerce, l’offre et la demande étant équilibrées, et cette activité bien tempérée lui permet de faire vivre honnêtement sa petite famille. Et voici qu’il apprend, sans qu’il ait lancé aucun appel ni fait aucune publicité, que de l’autre côté du continent, un autre Chinois s’est mis en route pour venir installer une blanchisserie juste à côté de chez lui. Du coup il craint pour l’équilibre de son commerce, il redoute que la sérénité de sa vie tranquille ne soit troublée. Il est trop tard pour empêcher le départ de celui dont la venue est maintenant annoncée avec certitude. N’aurait-il pas le droit d’intervenir en toute discrétion, de façon occulte, pour provoquer un accident qui interrompe le voyage ? Il peut même se dire que c’est pour le bien de ce concurrent futur, déjà en route, qu’il faut l’empêcher de terminer son voyage sain et sauf afin de lui éviter les soucis d’un accueil plutôt réservé et les tensions d’une concurrence néfaste. Mais ce petit Chinois, déjà installé blanchisseur à Oklahoma City, agira de façon morale et pleinement éthique, si, par respect de tout être humain aussi infime soit son apparence, il décide de l’accueillir du mieux qu’il pourra.

Ainsi l’être humain ne commence pas sa vie dans l’état d’un « être humain potentiel » : il est d’emblée, dès sa conception, un « être humain réel » ayant la capacité d’accomplir le premier acte de tout vivant, c’est-à-dire se construire lui-même dans le cadre de la morphogenèse autonome. C’est cette vérité lumineuse dans sa simplicité qui doit guider notre comportement et nos gestes envers l’être humain dès son commencement.

Serge Monnier

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