Comment suis-je devenu aumônier de prison ?

Dans ma jeunesse, la loi autorisait la peine de mort et chaque année plusieurs personnes étaient exécutées ; le spectre de « l’erreur judiciaire » me préoccupait, mais surtout je me questionnais sur ce que pouvaient vivre les condamnés dans les derniers jours de leur vie et plus largement sur ce qui se passait dans les prisons.

Lorsqu’en 2012, le curé de ma paroisse m’a proposé d’intégrer l’équipe d’aumônerie de la maison d’arrêt du Puy-en-Velay, j’ai d’emblée été volontaire pour tenter cette expérience : il s’agissait, en tant que laïc chrétien, de participer une fois par mois à la messe du samedi matin célébrée par le prêtre aumônier avec les personnes détenues qui le souhaitaient. J’ai bien sûr été impressionné par les contraintes imposées par les règles de sécurité : autorisation préalable, contrôle d’identité, passage d’un portique et de plusieurs portes sécurisées avant d’entrer dans l’espace de détention… C’est la découverte de l’inconnu et une certaine peur d’entrer en contact avec des délinquants ou criminels, auteurs d’actes parfois lourds de conséquences pour les victimes.

Arrivé dans la pièce qui est utilisée habituellement comme salle de classe, l’autel est dressé à la hâte avec le strict nécessaire sorti d’une valise dans une grande simplicité. Les surveillants font venir les personnes détenues qui nous saluent poliment, voire chaleureusement. Au début, j’observe, un peu intimidé. Mais, très vite, je me sens à l’aise : je découvre que ce ne sont pas les dangereux malfaiteurs décrits par les médias mais des personnes humaines comme moi avec leurs fragilités mais aussi leur sensibilité et leurs richesses… Je découvre avec surprise qu’elles ont une compréhension aiguë des paroles et des actes de Jésus relatés dans les évangiles. Un peu naïvement, je pensais qu’il fallait porter l’évangile en prison. Je réalise que c’est moi qui suis évangélisé par la profondeur et la pertinence de leurs réflexions.

Quelques années après, l’aumônier arrivant au terme de son mandat m’a proposé, à ma grande surprise, de devenir aumônier. J’ai beaucoup réfléchi, hésité en me demandant : pourquoi moi ? en suis-je capable ? d’autant plus que je ne suis qu’un chrétien de base, ni prêtre, ni diacre, ni religieux ? J’ai accepté, en me disant que je répondais à un appel, celui de l’Eglise et en fait celui de Dieu, convaincu qu’il m’assisterait de son Esprit pour vivre cette mission auprès de nos frères en détention. Au cours de ces années, j’ai effectivement pu constater que je n’étais pas seul, que l’Esprit Saint m’accompagnait, me précédait même, dans mes rencontres en cellule.

Le fait d’entrer en détention, dépouillé de ses affaires personnelles (téléphone, argent…) contribue à se présenter humblement, avec ce que l’on est et non ce que l’on a, dans une relation de gratuité. Nous n’avons rien à vendre ; la personne détenue n’en trouvera aucun bénéfice dans son parcours pénal. Cela contribue certainement à l’instauration d’un climat de confiance et de vérité. Lorsque j’entre en contact avec un détenu, je vois sur la porte de sa cellule son numéro d’écrou et son nom. Je ne sais rien de lui et je ne connais pas les raisons de son incarcération. Je ne dois surtout pas être un juge supplémentaire, mais ne pas oublier les probables victimes.

Chaque rencontre est d’abord une aventure humaine, souvent marquée par l’inattendu : derrière chaque numéro d’écrou, il y a une personne dans toutes ses dimensions d’humanité. Une personne, quelle que soit la gravité des faits commis, ne se résume pas à ces actes mais en qualité d’être humain, enfant de Dieu. Elle détient un trésor, parfois enfoui profondément du fait d’une histoire marquée par des blessures causées par les injustices, les violences, les humiliations subies, blessures souvent mal ou pas du tout soignées.

 

Qui suis-je pour juger ? Qu’aurais-je fait si j’avais subi ne serait ce qu’une partie de ce qu’ils ont enduré ?

Mon rôle d’aumônier, c’est d’abord une présence, une écoute bienveillante, un accompagnement humain et spirituel de la personne si elle le souhaite.

Très souvent, elle a une image négative d’elle-même : « Je suis nul…, j’accumule les échecs…, je ne vaux rien… . » Cabossée par la vie, souvent carencée en amour, la personne a des difficultés à déceler des éléments positifs dans sa vie, à reconnaître ses talents et ses capacités, à comprendre qu’elle est aimée de Dieu, telle qu’elle est, un Dieu qui a pour elle un projet de réussite et de bonheur.

Cette petite graine d’amour, enfouie dans un jardin difficile d’accès et oublié, il s’agit d’abord de faire prendre conscience de son existence et ensuite de l’aider à s’épanouir. Accompagner la personne, c’est en quelque sorte être le jardinier bienveillant qui s’intéressera à la germination de cette graine et à la croissance de la plante pour qu’elle fleurisse et fructifie. Le jardinier est patient, il ne maîtrise pas les conditions météorologiques, pas plus que les données biologiques de la plante dont il s’occupe. Il est là pour apporter un peu d’eau, quelques éléments nutritifs, identifier telle ou telle mauvaise herbe… rien de bien spectaculaire : c’est la plante qui va pousser, à son rythme, qui n’est pas nécessairement celui du jardinier. Serviteur inutile… et indispensable.

L’Évangile est peuplé de paraboles montrant comment Dieu est capable d’aider l’homme tombé à terre à se relever : parabole des 2 fils, du figuier stérile… qui trouvent souvent un écho chez ces personnes détenues.

 

N’attends pas que l’autre soit meilleur pour l’aimer,
car il attend d’être aimé pour devenir meilleur !
 
Michel Hubaut, La voie franciscaine, Éditions Desclée de Brouwer, 1986

   

Wouah ! un fruit succulent sur un pin tordu. Construire le bonheur sur un chemin de vie tortueux !!