Intervention de Mgr Luc Crepy, évêque du Puy-en-Velay

Avec le retour des tapisseries à l’abbatiale Saint Robert, nous avons la chance de partager aujourd’hui un moment fort d’émotion, de fierté et de joie avec la commune de La Chaise-Dieu, le département de Haute-Loire et le diocèse du Puy. C’est aussi un évènement important pour notre patrimoine national comme pour celui de l’Eglise. Après un remarquable travail de restauration – pour lequel je tiens à remercier très vivement ceux et celles qui, par leur compétence, en sont les grands artisans –, ces tapisseries, présentes depuis un peu plus de cinq cents ans en ces murs, retrouvent leur affectation première dans ce haut lieu millénaire de vie monastique, tout particulièrement en ce 11 juillet, fête de saint Benoît.

Comme évêque du Puy, successeur de Jean de Chandorat, il est bon de rappeler que mon auguste prédécesseur accueillit la dépouille du pape Clément VI, le 8 avril 1353 et, par suite de l’insécurité des temps, contribua à la construction l’impressionnante Tour Clémentine. En rappelant ce fait, je souhaite simplement souligner l’importance pour le diocèse du Puy de la présence de cette abbaye fondée par Saint Robert en 1043 et, bien sûr, toute l’influence de la tradition casadéenne tant en Auvergne que dans bien d’autres lieux, en France et en divers pays d’Europe. Il est difficile de  comprendre ce que représentent les tapisseries, et plus largement La Chaise-Dieu, si sont oubliés Saint Robert, Clément VI, Jean de Chandorat, puis Jacques de Saint-Nectaire, abbé de La Chaise-Dieu et commanditaire des tapisseries. L’évocation de ces hautes figures du passé est nécessaire, pour comprendre combien et comment ces œuvres d’art portent un puissant message spirituel. Ainsi les tapisseries reviennent, sous une forme magnifiée, dans une abbaye bénédictine et bien qu’elles ne soient plus dans le chœur de l’abbatiale, elles demeurent un œuvre de méditation et de foi.

Dans cette abbaye aux confins du Velay, croyants ou non, les pèlerins et les visiteurs seront touchés par la vie et la force de ces « tableaux tissés » et chercheront à comprendre pourquoi et comment, les moines ont mis tant d’énergie et de foi dans la réalisation d’un tel projet artistique. Leur intention n’était pas d’enrichir le patrimoine culturel de l’Eglise : pour ces hommes, consacrant leur vie à la prière et à la recherche de Dieu – à la suite de saint Robert -, les tapisseries offraient tout simplement la possibilité de contempler l’histoire du Salut, c’est-à-dire la manière dont Dieu s’est progressivement révélé à l’humanité à travers l’histoire d’un peuple puis, pleinement, en Jésus le Christ, Dieu fait homme, mort en croix et ressuscité.

Expression de la foi et de la culture chrétiennes au XVIe siècle, joyau artistique par la maîtrise des artisans, la beauté des couleurs et la finesse des traits, ces tapisseries ouvrent ainsi un espace tout à fait exceptionnel pour entrer un peu plus – un peu mieux – au cœur même de l’histoire biblique, source et fondement de la Révélation chrétienne. Dans cette œuvre, nous apprenons à ne pas disjoindre mais à conjuguer le culturel et le cultuel. Mgr Michel Aupetit, archevêque de Paris, parlant de la cathédrale Notre-Dame, disait récemment : « Peut-on par ignorance ou par idéologie séparer la culture du culte ? L’étymologie elle-même montre le lien fort qui existe entre ces deux réalités[1]. »

Permettez-moi de citer un document qui fait référence dans le domaine de la conservation et la restauration  des monuments et des sites, la Charte de Venise (1964). Dans le préambule de ce texte important, nous pouvons lire : « Chargées d’un message spirituel du passé, les œuvres monumentales des peuples demeurent  dans la vie présente le témoignage vivant de leurs traditions séculaires. L’humanité, qui prend chaque jour conscience de l’unité des valeurs humaines, les considère comme un patrimoine commun, et, vis-à-vis des générations futures, se reconnaît solidairement responsable de leur sauvegarde. Elle se doit de les transmettre dans toute la richesse de leur authenticité. »

Aussi, si l’on veut être fidèle à garder ces tapisseries dans la richesse de leur authenticité, comme nous y invite la Charte de Venise, il nous faut les contempler, les méditer, les accueillir – comme la recherche toujours actuelle, à travers l’art, de chercher Dieu – Quaere Deum – comme disait les anciens. Benoît XVI, lors de sa venue en France en 2008, concluait son discours aux Bernardins par les mots suivants : « Chercher Dieu et se laisser trouver par Lui : cela n’est pas moins nécessaire aujourd’hui que par le passé. Une culture purement positiviste, qui renverrait dans le domaine subjectif, comme non scientifique, la question concernant Dieu, serait la capitulation de la raison, le renoncement à ses possibilités les plus élevées et donc un échec de l’humanisme, dont les conséquences ne pourraient être que graves.»

C’est justement dans une collaboration respectueuse des uns et des autres et de leur compétence, que nous devons poursuivre une collaboration féconde entre tous les acteurs au service du rayonnement des tapisseries de l’abbatiale Saint Robert. Puissions-nous favoriser le travail et la complémentarité entre les différents services de l’Etat et des collectivités publiques, les associations casadéennes, les habitants et les paroissiens de la Chaise-Dieu, la communauté des Frères de Saint Jean assurant au quotidien une présence spirituelle, le festival musical et tous les hommes et femmes de bonne volonté qui souhaitent apporter leur concours de mille manières à la vie et au développement de l’ensemble abbatial. De nombreuses initiatives existent, en particulier, de la part des associations locales. Permettez-moi de d’évoquer un très beau livre qui vient de sortir à l’occasion du 500ème anniversaire des tapisseries, et dont le titre manifeste l’actualité de ces œuvres : « La dignité de la femme dans les tapisseries de La Chaise-Dieu. » Pour terminer, citons celui, sans qui nous ne serions pas ici présents, saint Robert, dans un extrait de son testament, s’adressant à ses frères moines : « Vous savez mes frères, comment la charité du Christ nous a réunis ici, comment le Seigneur nous a appris à donner tout ce qui est en nous et à le donner à tous, connus et inconnus, riches et indigents, qu’on l’accepte de bon cœur ou qu’on n’en veuille pas. […] J’ai voulu que la charité fût toujours et de tous temps la reine de ce monastère et de ceux qui l’habitent ou qui l’habiteront par la suite…[2]» La charité – l’amour, la solidarité, l’entraide… –  reine du monastère, voilà une belle expression de la vie chrétienne que saint Robert, fondateur de la Chaise-Dieu, nous laisse et dont les tapisseries se font encore aujourd’hui l’écho.

[1] Michel Aupetit, archevêque de Paris, Homélie du 15/06/19 pour la dédicace de la cathédrale Notre-Dame de Paris.
[2] Coll., « La dignité de la femme dans les tapisseries de la Chaise-Dieu. », 2019, p. 19.