Père Antoine Ferréol

“Je suis un vieux prêtre de 92 printemps… et autant d’automnes ! Les confrères qui ont bon coeur me disent : « Tu ne les fais pas ! Tu as toujours bonne mine » D’accord ! mais le chirurgien a déjà taillé le crayon par trois fois. Alors, après 39 ans au service des jeunes en tant que prêtre-éducateur, une vingtaine d’années à la Radio diocésaine et au Catéchuménat des adultes, quelques années concomitantes à l’Equipe Liturgique du diocèse, en accompagnement des Religieuses en Mission Educative (RME ) ou des Jeunes Prêtres … à mon insu, la vie a fait de moi,  un vieux prêtre ! Me voilà entré dans le grand âge, cette période de la vie qui commence de façon variable pour chaque individu et se termine pour chacun de façon irrémédiable.

Que dire en quelques mots de cette dernière étape de ma vie ? Comme le chante Eddy Mitchell, « La photo sur le mot FIN peut faire rire ou pleurer. » Plus sérieusement, je dirais que ma vie de vieux prêtre est pour moi le temps d’un certain dépouillement, d’une heureuse gratuité, d’une joyeuse action de grâce.

Je fais un peu plus chaque jour l’expérience de mes limites. Teilhard parlait du  « temps  des diminutions ». Hier je pouvais, aujourd’hui je n’y arrive plus… Quand le chemin grimpe, j’ai besoin de ma canne et je souffle ; à table je suis souvent en marge des conversations : je n’ai qu’une oreille et je n’entends plus du tout les voix qui viennent de la gauche, ce qui me prive du relief sonore, moi qui aimait tant écouter Mozart en stéréophonie. Plus gravement, je dirais que le grand âge me vaut de voir tomber autour de moi de grands pans de vie : le deuil de mes proches, de mes amis m’affecte toujours beaucoup.

Je vis avec bonheur cette dernière séquence comme un temps de gratuité. Je ne cherche plus l’efficacité, le rendement dans mes actions, je demande plutôt au Seigneur qui un jour m’a embauché, de féconder les sillons où hier j’ai semé. J’ai aujourd’hui le temps de lire et de savourer des livres de spiritualité ou théologie à ma portée. Je m’applique à écouter, même d’une seule oreille, ce que les gens veulent bien me partager de leurs peines et de leurs joies. J’accueille avec plaisir les signes et preuves d’affection ou d’amitié qui me sont adressés par les parents et les ami(e)s.

Ma vieillesse est pour moi un temps d’action de grâce. Lorsque ma foi vacille (ça arrive souvent vers  la fin ) je relis telle ou telle page de ma vie et je dis «  Merci mon Dieu ! Merci pour mes parents, mes éducateurs, tous ces frères et sœurs en humanité dont j’ai croisé la route ; Merci pour mes frères prêtres dont le dévouement m’émerveille, merci pour ton Eucharistie, tous ces baptêmes d’adultes, ces pardons et ces mariages célébrés, merci pour mes ami(e)s, merci pour les chants et les rires ».

Je rends grâce à Dieu qui a bien voulu avoir besoin de moi.”